Inventaire


" Il ne sert à rien d'éprouver les plus beaux sentiments si l'on ne parvient pas à le communiquer. "
Stefan Zweig

J'en suis au bilan, commencé à East Village, à un jour du retour, donc à chaud. Continué un mois plus tard, chez moi, après avoir revu (et corrigé !) mes pages de voyage. Plus tard, quand il fera froid, j'en ferai d'autres, je me connais. Je suis la reine des bilans.

Quelle belle aventure... Je viens de relire ce que j'avais écrit avant de partir. Je me souviens encore de mes craintes et de mes hésitations. De me demander quel sens avait cette idée de vouloir partir seule, mais de le faire quand même pour me tester, pour ne pas perdre la face...
Et parce que, malgré tout, l'aventure me tentait, j'ai déménagé à plusieurs reprises un petit livre qui m'a inspirée : Voyageuses, Partir avec [12 voyageuses], J'ai lu et admiré les Alexandra David-Néel, Isabelle Eberhardt, Ella Maillart ou Annemarie Schwarzenbach de ce monde, je devais m'y mettre moi aussi, à ma mesure. Je ne savais pas si j'en serais capable. Je me sentais tellement incapable de tout était-ce de bonnes conditions pour partir ? J'étais gênée quand plein de gens louaient mon intrépidité, c'est peut-être à cause d'eux justement que j'ai eu le courage de prendre mon envol !
D'abord, il faut le dire, j'ai des réflexes, des habitudes, la curiosité, l'appel du large... J'ai souvent voyagé, même brièvement, je suis déjà sortie de chez moi. Puis il y a eu un coaching efficace d'Elean, les fois où je ne pouvais penser clairement, l'esprit embué par les imprévus et la peur de je ne rappelle même plus de quoi. L'angoisse qui serre la tête dans un étau...
Elean partie, je me suis prise en main. Cette fois, plus que des vacances, l'aventure commençait. Cette fois, je devais m'atteler à lutter contre de vieux démons, le sentiment que j'étais incapable de tout, de conduire, de veiller à mes affaires, que je ne savais pas/plus entrer en contact avec des gens, que les semaines allaient être interminables, mais gérables.
Peu à peu, j'ai repris confiance. Je me suis appuyée sur ce que je savais bien faire, visualiser, planifier. Mieux, je me suis souvenue que je savais le faire. Conduire ? Bien sûr que je pourrais le faire, le premier trajet couvrait plus de 500 bornes, en un seul coup. Trouver une adresse sans GPS ? Pouvait être amélioré, mais je suis arrivée à bon port dès le premier essai, grâce à quelques tourner sur route audacieux... A la fin de mon voyage, j'étais devenue performante, des captures d'écran bien ciblées, des arrêts juste avant la destination visée pour mémoriser les numéros des routes, ceux des croisements, les noms des rues, éventuellement les bâtiments, les ponts, les lignes de trains que je devais croiser sur ma route, un sacré exercice de mémoire...
Restait à faire une effort pour me connecter à d'autres. Mes hôtes m'ont facilité la tâche. Ils avaient envie de me connaître, j'étais flattée. Elles m'ont trouvée drôle, curieuse, bien organisée, courageuse... Ils m'ont parlé de leurs vies et de leurs projets, il n'en fallait pas davantage pour que je m'ouvre, que nous échangions, que nous nous trouvions des points communs. Elles ont brandi avec fierté leur passeport états-unien, leurs origines - Équateur, Haïti, Italie, Puerto Rico, Allemagne, Mexique - transparaissaient dans leur ouverture au monde et dans leur curiosité de regarder au-delà de leur frontière. Tous m'ont présentée à leur entourage : voici une amie de Suisse ! Les bases étaient posées, on osait dès lors ne pas toujours être d'accord sur tout, puisque nous étions amis, débattre, aborder des sujets politiques, de société, s'indigner de l'arrogance des États-Unis dans le monde, critiquer la supposée supériorité du Vieux Monde en déclin qui pense avoir tout inventé... parler des hommes, des femmes, de Jésus ! Celles qui m'ont accueillie avec générosité m'ont permis de m'ouvrir à d'autres, d'autres échanges, d'autres questionnements et rires, des inconnus qui ne seront plus jamais des étrangers, des inconnues qui ont un nom et un visage, à qui j'ai parfois confié mes peines et qui ont partagé avec moi leurs tourments ou leurs doutes.
Quand je repense à elles, à eux, un sourire se dessine, je vois des visages, j'entends encore des voix. La photo va devenir floue, les voix vont s'estomper, je serai partagée entre c'était et ça devait être, ce qui compte dans le fond est que j'ai changé mon image de l'Amérique, il était temps ! Nous nous reverrons sans doute jamais, l'essentiel est d'avoir eu le privilège de se croiser vraiment...

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